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Redécouvrir Jacotot, le "maitre ignorant"

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Dans les différents pédagogues et courants pédagogiques qu'il convient de connaître (Montessori, Freinet, Fernand Oury et tant d'autres) quand on cherche des pédagogies non institutionnelles Joseph Jacotot est un personnage atypique dans un milieu qui comporte pourtant un grand nombre d'esprits originaux et forts.Remis à l'honneur grâce au livre que lui a consacré Jacques Ranciére et qui rappelle sa formidable actualité, Joseph Jacotot est l'auteur d'une méthode d'enseignement originale, scandaleuse et oubliée.

Elle est redécouverte en ces temps de mutations techniques et d'interrogations politiques et qui rappellent ceux qu'a vécu Joseph Jacotot . Sa méthode éducative s'est en effet nourrie de l'époque dans laquelle elle s'est constituée, en se fixant un objectif qui correspondait alors aux interrogations et aux demande de la société dans lequel il vivait. C'est dans ce chaudron qu'il a alors constitué « la méthode Joseph Jacotot  » Celle ci correspond particulièrement bien à nos temps de mutations techniques permanentes. Elle répond aussi aux confusions et aux interrogations politiques actuelles en problématisant ce qu'est une éducation réussie. Significativement, la question que se pose Joseph Jacotot n'est pas celle de « l'efficacité » pédagogique, mais « quelle méthode pour une éducation qui permette l'émancipation intellectuelle de l'individu qu'elle concerne » Elle est donc née d'un certain contexte historique et social. Rappelons donc dans un premier temps ce contexte dans laquelle s'élabore la fameuse méthode.

Joseph Jacotot est un enfant de la révolution française. Né d'une toute petite bourgeoisie d’artisans modestes, Joseph Jacotot va connaître le formidable appel d'air qui correspond souvent aux périodes révolutionnaires, là ou il est possible de réaliser tant de choses que l'on croyait impossible dans une société figée sur ses conservatismes culturels et sociaux. C'est grâce a elle que Joseph Jacotot va devenir professeur de rhétorique puis passer « sans transition » (l'époque provoque ce genre de bonds étonnants) au domaine de la fabrication des poudres, et de l'apprentissage accéléré de la chimie. Il le fait en raison de son engagement républicain fort et du contexte de « guerre révolutionnaire » qui enjoint de répondre à l'urgence en improvisant au besoin. Joseph Jacotot va ainsi passer d'une discipline à l'autre, mais en prenant toujours le temps de devenir un expert de celle ci avant de l'enseigner.

L'époque est celle de la « formation continue » (même si le terme n'existe pas à l'époque) d'ouvriers dans le cadre du processus de la révolution industrielle, dans un pays ou les frontières sont bien plus lâches que dans d'autres pays (en particuliers l’Allemagne et l’Angleterre) entre « prolétariat » et « patrons ». Il faut rappeler que dans les premières enquêtes sur la « classe ouvrière » parisienne, il y a plus de patrons que d’ouvriers. Or Joseph Jacotot n'est pas éducateur d'enfants ou d'adolescents , mais de jeunes adultes. Cette expérience (si on se rappelle qu'elle s’effectue dans le cadre d'une révolution sociale d'une ampleur considérable) va avoir des effets directs sur la façon d'envisager les questions éducatives...

 Mais son engagement républicain va lui coûter cher, et en particulier son poste d'enseignant . Pour napoléon, et plus encore pendant la période de la restauration, ces esprits qui ont jailli des entrailles de la révolution française sont éminemment suspect, et quelquefois pire. Pour des raisons politiques, il doit s’exiler à Louvain où il est nommé professeur de littérature française, auprès d’étudiants néerlandophones qui ne connaissent pas un mot de notre langue. Lui qui n’est pas spécialiste de la littérature et qui ne parle pas un mot de néerlandais, il se retrouve dans  cette situation paradoxale de devoir enseigner ce qu’il ignore à des élèves qui ne le comprennent pas...

Il fournit alors à ces étudiants une version bilingue du « Télémaque » de Fénelon, leurs impose de venir à ses cours pour y apprendre par cœur  la version française de l’ouvrage et s’engage à ne rien y  faire lui-même si ce n’est de vérifier leur assiduité. Les résultats en fin d’année sont excellents. Joseph Joseph Jacotot vient d’inventer une méthode pédagogique qu’il formalisera ensuite sous le nom de principe d’enseignement universel, et qui porte sur trois lois :

-         L’ignorance du maître émancipatrice : seul le maître qui ignore peut aider l’autre à apprendre ; on ne peut enseigner que ce que l’on ignore car si on connaît, on est tenté de l’expliquer et on empêche l’autre de comprendre par lui-même ;

-         Le principe de l’œuvre unique : toute l’intelligence de l’homme est présent dans une seule œuvre, et on accède à cette intelligence en reconstruisant cette œuvre pour soi même ;

-         Le principe de l’égalité des intelligences, autrement dit il n’y a pas d’inéluctablement et il faut faire le pari, au sens pascalien du terme, de l’intelligence.

 Le mot d'ordre «révolutionnaire » de cette méthode est résumée dans une formule : « l'égalité des intelligences. » Il n'y a pas d'un coté un maître omniscient et de l'autre des élèves ignorants et sots. De même n'y a t il pas des élevés « doués », des élèves stupides, de ceux qui ont une lenteur à comprendre, si jamais ils y parviennent. « L'égalité des intelligences » est en même temps un pari et un mot d'ordre politique. Pour autant, le rôle du pédagogue n'est pas nul, il doit entretenir la flamme (car l'apprentissage dit Joseph Jacotot , est beaucoup désir d'apprentissage) mais non se substituer à l’élève en lui donnant des consignes précises qui se substitueraient à la propre méthode d'apprentissage de l’élève. C'est une véritable révolution par rapport a notre méthode d'enseignement qui privilégie les professeurs experts en leur domaine. Pour Joseph Jacotot , la connaissance du domaine à enseigner n'est pas un prérequis, c'est au contraire un obstacle, car dans ce cas explique t il le précepteur est poussé a se substituer à l’apprenant. On comprend que cette méthode a déclenché un formidable scandale, et que l'institution de l'éducation nationale a tout fait pour l'oublier.

 C'est passer assez vite sur un fait têtu : quoique cette méthode choque notre sens commun et nos habitude, l'étude historique montre une véritable efficacité si on la compare à des méthodes plus traditionnelles. Elles correspondent plus a des savoirs en mutations rapides, ou la dictature du « par cœur » est bien moins présente, et ou l'essentiel n'est pas d'appliquer des consignes de façon rigoureuse et rationnelle que « d'apprendre à apprendre », comme une formule actuelle montre l'actualité d'une méthode active d'apprentissage.

 C'est en partie ce qui a motivé le retour en grâce des conceptions jaccotiennes. Par exemple, des professeurs des collèges confrontés aux questions insolubles posées par « le permis de conduite informatique » ont fait explicitement référence à Joseph Jacotot .

 Rappelons les données du problème : l'éducation nationale s'est préoccupée (à juste titre) de l'éducation aux outils numériques et aux réseaux socio techniques qui leurs sont liés. La décision de procurer un savoir minimum (et des compétences associées) sous forme d'un « certificat » a passer a été pris (celui ci a été appelé Brevet informatique et internet - B2i) Il devait concerner la totalité de la classe d'age à l'issue de la troisième générale (c'est a dire en fait la quasi totalité des élèves) Or cette mesure n'a pas pu être appliquée qu'avec beaucoup de retard (elle est annoncée pour l'année 2012) car elle devait se faire sous l'ancienne présidence de la république à moyens constants (en fonction de la dotation de personnel) Or les professeurs de collèges (et leurs syndicats) ont refusé de participer à cette mesure, car qui aurait la compétence informatique pour délivrer aux élèves une telle formation ? Eux même ne se sentaient pas formés, et se plaignaient amèrement du peu de moyens octroyé par l'institution. C'est pour cela que le B2i à été remplacé jusqu'a une certaine mesure par le « permis informatique » qui lui même reste cantonnés aux « espaces publics numériques » chargé d'une mission de service public concernant la culture numérique. Évidemment, en fonction de l'implantation des EPN et de la difficulté (considérable) a monter des collaborations EPN Éducation nationale, l'objectif d'un savoir minimum permettant d’appréhender les richesses, mais aussi les piégés du monde numérique qui est le notre a été largement abandonné.

 C'est dans ce cadre là qu'un groupe de professeurs de collège particulièrement demandeur dans ce domaine a fait référence à Joseph Jacotot comme référence permettant d'aborder la question de façon neuve et originale. Il ont également poussé leur réflexion sur un « art de la programmation » qui pourrait être abordé très tôt dans le cursus éducatif, et qui pourrait donner des outils extrêmement utiles aux élèves. Dans ces deux cas, le manque de moyen humain était largement compensé par une démarche pédagogique novatrice. Des tests ont été faits, et ils ont obtenu des résultats spectaculaires. Ils ont également montré que le refus de l'éducation nationale ne tenait pas tant dans la difficulté de l'entreprise ou du manque de matériel dévolu a cet effet (il semble logique de penser que l'apprentissage de l'informatique nécessite un ordinateur) mais dans un problème plus politique, tenant au rapport de dépendance construit avec les pédagogues.

Il reste également une question plus directement politique. Car cette conception de l'émancipation intellectuelle est totalement contradictoire avec l'image des « avants gardes » qui ont marqué tant de mouvements sociaux et de projets culturels et/ou éducatifs, en particulier ceux liés de prês ou de loin aux courants de la gauche révolutionnaire et radicale.

 Les avants gardes « savent », et nous ne savons pas. Les avants gardes discutent (entre elles) et nous demandent de garder le silence. Les avant gardes agissent, et nous demandent de les suivre. Bref, ils se situent aux antipodes de l'éducation populaire et de ses mots d'ordre « l'éducation du peuple PAR le peuple et POUR le peuple » Mais cette situation connaît un formidable reflux depuis maintenant plusieurs décennies, et on pourrait s'en réjouir si « le rôle dominant du parti » n'était pas remplacé par « le rôle dominant de l’intellectuel universitaire » de sociétés savantes en rassemblements de pairs. Pour ne prendre que deux exemple symptomatiques, Attac (qui se revendique de l'éducation populaire) et la Fondation Copernic ne comprennent que peu d'ouvriers « pur fruit pur sucre, aux mains calleuses et pleines de cambouis » dans leurs instances de réflexion. Il faut mieux avoir fait un séjour prolongé à Nanterre La Folie (dont j'ai fréquenté assidûment les bancs) que travaillé pour l'industrie (je m’y suis livré là aussi a d'ignobles activités salariées) pour figurer dans les cénacles anticapitalistes.

Or le rôle d'une organisation politique est triple : elle doit être un « organisateur social » proposant des outils opérationnels . Elle doit être un stratége posant la question du pouvoir (en tant que « puissance d'agir » des intérêts sociaux (de classe) qu'elle représente) Et elle doit être enfin un « intellectuel collectif » a vocation pédagogique. C'est cette dernière fonction où Joseph Jacotot peut nous inspirer. Les « principes d'éducation universelle » de Joseph Jacotot peuvent nous y aider. Pour amener à l'émancipation, l’intellectuel doit ne rien connaître de l'émancipation. C'est d'autant plus facile qu'en général qu'il n'a pas à feindre cette ignorance. Elle lui est consubstantielle : si il connaissait quelque chose à l'émancipation (ce qui va bien au delà de la connaissance intellectuelle de l'émancipation et des « grands textes » qui en font le récit) Le concept par Jaccotot de l’œuvre unique peut nous permettre de perdre toute cette notion stupide et dérisoire de la « pureté ». Enfin la question de l'égalité des intelligences peut nous amener a composer une véritable intervention collective qui ne perde jamais en route l'individu et ses multiples appartenances. Ce en quoi le travail de Jacotot est a mettre en pratique de multiples maniéres.

Bibliographie

Jacques Ranciére - Le maitre ignorant, cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle - 10/18 - 2002

Maria Beatriz Greco et Antonia Garcia Castro - Une critique de la notion d'autorité, Ranciére et Jaccotot -  L'harmattan - 2007

Colectif - Manuel complet de l'enseignement universel de monsieur Jacotot - Editions de l'institut Jaccotot  - 2010